écrivain fantôme

pas envie de revenir dans son Quercy


Tu es du béton moi de la pierre

Fin mars, je lui ai demandé :

« - Tu la raconterais comment, notre première rencontre ?
- Montcuq ? C’est le trou du monde ! Je ne suis pas le premier à le dire, et ça ne te fait même pas rire ! C’est vrai que t’es un mec trop sérieux. »

Il ne pouvait pas s’empêcher, je crois. Etait-ce pour me taquiner, me tester ?... D’après Nadège, mes silences, ce « sérieux » le mettaient mal à l’aise. Il avait eu envie de me cogner « comme ça, juste pour voir » mais « quelque chose le retient, le bloque », et prétendait ignorer quoi. Néanmoins, le plus souvent, enchaînait par « tu te rends compte, ce type est né la même année que mon père ! » Bizarre d’observer la réalité sous cet angle, mais j’avais effectivement 20 ans en 1988. Et j’aurais également pu avoir un enfant cette année-là. Ce fut d’ailleurs tout le bien que me souhaita Fano à la Saint-Sylvestre. Et durant des semaines elle me lança régulièrement son désir de maternité… J’avais beau lui répondre sur mon BTS à obtenir, un emploi à trouver, elle considérait inutile de se soucier de la manière dont on élèverait un marmot, qu’heureusement, avant, nul ne s’en préoccupait sinon personne n’en aurait eus ou tous les auraient tués à la naissance. Nous aurions pu avoir un enfant qui aurait l’âge de Kader… donc plus âgé que Nadège… Cette "révélation" me perturba mais elle le comprit immédiatement et m’apaisa…

« - Quelle aventure ! On ne peut pas croire que ça existe, en France, des endroits pareils. Un silence ! Même pas un avion ! T’as le temps de compter les voitures ! Enfin, sûrement que pour un écrivain, c’est un bled idéal. Le fou, après une bière, il a voulu me montrer des gariottes, des lavoirs, des pigeonniers. Qu’est-ce qu’il m’ennuyait avec ses vieilles pierres. Je ne sais pas pourquoi, je ne voulais pas le contrarier. Je savais que c’était lui, mon nègre. Et il fut très sensible à mon petit cadeau, oh juste une petite boîte à cigares, avec une enveloppe à l’intérieur, où il a découvert un bulletin du loto. Cinq bons numéros, ça entretient l’amitié ! Et non imposable ! Je ne lui ai donc pas demandé s’il acceptait ; il avait empoché l’enveloppe, avec un simple "merci". J’aurais apprécié un peu plus d’enthousiasme. Et quand je lui ai dit « donc, tu repars avec moi », il m’a sorti « OK pour signer un contrat, mais ma vie est ici, donc en précisant que nos échanges se dérouleront par skype ou le téléphone. » Ça m’a un peu dérangé qu’il ne souhaite pas se faire une opinion sur le terrain, voir la cave d’Anaïs, le bureau de Nadège, son appartement, le mien, le crématorium, l’ascenseur de la cité, la machine à écrire de Fatima... Un sauvage, ce mec ! Pourtant je l’ai assuré qu’il pouvait venir sans problème, que je lui accordais une protection 24 heures sur 24, qu’il n’aurait pas un souci. Que je mettais même dans son lit une super nana chaque soir s’il le voulait. Mais j’ai compris : moi non plus, je n’avais pas envie de revenir dans son Quercy et je lui avouais que toutes ses vieilles pierres me barbaient. « Tu es du béton, moi de la pierre », il m’a répondu. Alors on est repassé chez lui, il a cherché un modèle de contrat sur internet, on en a causé tandis qu’il faisait ses copier-coller, j’étais d’accord sur tout. Je peux même te dire que pour le fric, t’aurais demandé le double que tu l’aurais eu !
- Pourtant Amina m’a réprimandé. Elle a trouvé que j’avais exagéré, que j’avais profité de la situation.
- C’est vrai qu’elle a avec le fric des relations bizarres ! Rien que d’envoyer 500 euros par mois à Djibouti, elle est malade ! Ils se payent sa tête là-bas, ils ne lui donnent rien en échange. Pourquoi tu ne lui as pas expliqué « ok, je vous donne autant cette année, mais vous montez votre bizness et l’année prochaine vous vous débrouillez. »
- C’est un peu ma position, avec la formule qu’il vaut mieux apprendre quelqu’un à pêcher que de lui donner du poisson mais il paraît que je suis bien un européen, qui n’y comprend rien à leurs traditions... Que l’argent, ils en ont besoin pour manger, et que de toute manière dans sa famille on ne sait pas gérer un budget, une affaire, tenir un magasin... sa mère a essayé quand elle s’est retrouvée veuve mais elle accordait tellement facilement le crédit qu’elle était rarement payée et ne pouvait plus acheter aux fournisseurs. Elle y a dilapidé le mince capital hérité.

Voir http://www.quercy.pro.

Extrait du roman de Ternoise "Un Amour béton" publié en mai 2013.



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